Sorcières associées

A PARAÎTRE AU PRINTEMPS 2017

Sorcières associées

Par Alex Evans

Envoûtement de vampire, sabotage de zombies et invasion de gremlins font partie du quotidien du cabinet Amrithar et Murali, sorcières associées. Dans la cité plusieurs fois millénaire de Jarta, où la magie refait surface à tous les coins de rues, les maisons closes sont tenues par des succubes et les cimetières grouillent de goules, ce n’est pas le travail qui manque! Mais tous vous le diront: les créatures de l’ombre ne sont pas les plus dangereuses…

Nouvelle édition corrigée.


Extrait :

Je trouvai Rahul Iskander assis devant son entrepôt, contemplant mélancoliquement le fond de sa tasse de café. Je lui fourrai son sceau dans les mains.

Avant qu’il ait eu le temps de se remettre de sa surprise, je dis très vite :
— Laissez tomber mes honoraires. À la place, j’aimerais que vous me rendiez un petit service.
— …
— Je voudrais que vous m’emmeniez tout de suite au-dessus de la Faille des Géants dans l’un de vos aéronefs.
Il y eut deux secondes de silence. La réponse qui lui vint tout naturellement fut :
— Seriez-vous en délicatesse avec les autorités, Maîtresse Amrithar ?
— Non, pas du tout. D’ailleurs, après être allés là-bas, nous pouvons revenir immédiatement. Voyons… C’est à quelques heures de vol, n’est-ce pas ?
Il me jeta un regard perplexe :
— C’est exact, mais que voulez-vous faire au juste au-dessus de la faille sous-marine la plus profonde de la Mer de Saphir ?
— Je dois y pratiquer un rituel assez urgent, mentis-je. Je suis pressée par la configuration des astres, voyez-vous. Rassurez-vous, il n’enfreint aucune loi de Jarta, ni aucune loi de la mer. Ce n’est même pas dangereux.
Il me fixa un instant sans rien dire de son regard insondable. Puis ses lèvres s’étirèrent en un sourire matois qui ne présageait rien de bon.
— J’avais une ou deux choses à faire, aujourd’hui. Vous me demandez beaucoup, Maîtresse Amrithar…
— Combien ?
— Pas d’argent entre nous, voyons ! Disons… Qu’en échange de votre passage aller-retour jusqu’à la Faille des Géants, vous pourriez reconsidérer mon invitation à dîner.
— Quoi ?!
— Moui… Par exemple … Demain soir aux Trois Huîtres. En tout bien tout honneur, bien entendu.
— Vous ne manquez pas d’audace !
Il écarta les bras.
— Je suis un marchand-aventurier, Madame. Négocier fait partie de ma vie. Donner quelque chose sans contrepartie serait une sérieuse entorse à mon code d’honneur.
Et en plus, c’était vrai. On disait que lorsque ces gens-là faisaient l’aumône à un mendiant, ils lui demandaient toujours de leur donner un caillou en échange. Qu’est-ce qui m’avait pris d’accepter ce travail ? Mais quel culot ! Malgré ma colère, je ne pus m’empêcher de ressentir une certaine envie de rire. Mes nerfs étaient sans doute en train de me lâcher. Qu’on en finisse.
— Très bien. Dîner demain soir. Et rien de plus.
Et après, je le transforme en limace baveuse… Pour une semaine. Il ne fallait pas abuser du Pouvoir. Il me fit un sourire radieux.
— Marché conclu.
Tanit avait raison : je n’avais aucun sens des affaires.
L’instant suivant, il perdit son air enjoué et interpela l’un de ses hommes :
— Hector ! Va me préparer la Libellule. Je pars immédiatement pour la Faille des Géants.

Une demi-heure plus tard, je me retrouvai assise sur un siège étroit, dans le minuscule habitacle de l’aéronef. Quant à Iskander, son attention était tournée vers une série de quadrants et de manettes de cuivre sur un tableau de bois verni, à l’avant de l’appareil. Ensuite, il s’absorba quelques minutes dans une carte marine. Pour ma part, malgré mon inquiétude, je ne pouvais m’empêcher de regarder autour de moi avec curiosité. Un rail métallique courait tout autour de l’habitacle. Ce dernier était juste assez grand pour contenir trois sièges étroits et une caisse, sans doute pour les bagages. Un petit ballon flotteur se balançait au-dessus de nos têtes. Cet aéronef était fait pour se déplacer rapidement, pas transporter un lourd cargo. C’est alors que mon pilote se tourna vers moi et me tendit un vieux cache-poussière en cuir qui empestait l’huile de moteur et des lunettes de protection aussi larges que des hublots.
— Attachez votre ceinture pendant que je finis les vérifications. Êtes-vous sujette au mal de mer ?
Ce fut là que je réalisai que je n’étais jamais montée dans un de ces engins.
— Non, dis-je d’une voix mal assurée.
— Ça secoue plus qu’un bateau, surtout au décollage. Et il y a un peu de vent de face. Vous avez un petit baquet sous votre siège, si votre estomac ne tient pas en place.
Sur ces paroles encourageantes, il se glissa dans la banquette face aux manettes et abaissa un levier de cuivre. Le moteur se mit à vrombir sous mes pieds. J’entendis le chuintement de la vapeur forcée à travers des tuyaux, puis un sifflement aigu. Le ballon flotteur se gonfla au-dessus de nous. Deux ailes en bois se déplièrent sur les côtés de l’habitacle. Les quatre hélices latérales se mirent à tourner. Iskander cria à un homme de détacher les amarres et l’appareil s’éleva en oscillant dans les airs, tandis que mon estomac effectuait un looping juste sous mon cœur. Et un autre. Et un autre.
Je sortis à la hâte mon mouchoir, puis m’emparai du petit baquet le plus élégamment possible. Heureusement pour ma dignité, mon dernier repas était très loin. Quelque divinité offensée avait dû me lancer une malédiction. Peut-être le Dieu des morts, Lui-même, pensai-je. Non. Ses malédictions étaient beaucoup plus définitives. C’était sans doute Kel. Je promis mentalement de lui faire une offrande à la première opportunité.
— Fixez le lointain, ça aide, dit Iskander, les yeux sur ses quadrants. Et surtout, ne regardez pas en bas.
Je n’avais d’autre choix de suivre ses indications. Je jetai un coup d’œil par-dessus la rambarde. Au même moment, nous croisâmes deux aérodynes qui passèrent à moins d’un mètre de nous, l’un derrière l’autre.
— Sacrés jeunes idiots ! grommela mon pilote.
La surprise me fit oublier mes nausées. Je n’aurais pas cru que l’air au-dessus du port était aussi encombré que la mer. Je regardai anxieusement tout autour. Ce que je découvris me coupa le souffle.
Nous venions de laisser la Prison Flottante sur notre gauche. Un rayon de soleil filtrait entre les nuages. Je découvris alors la Baie de Jarta dans toute sa splendeur. Devant nous, les eaux grouillaient de navires. Boutres, caraques à hélices, jonques à vapeur, barges, ferries, cargos, yachts, de toutes les formes et tailles possibles et imaginables les sillonnaient dans toutes les directions. Je me demandai comment ils arrivaient à manœuvrer sans se heurter. Les airs, quant à eux, étaient occupés par deux dirigeables, une douzaine d’aéronefs, des aérodynes de sport qui zigzaguaient à toute vitesse, sans compter des nuées de mouettes. J’en oubliai mon estomac.
Au bout d’une demi-heure, notre engin passait entre les têtes des deux colosses de métal qui gardaient l’entrée de la baie, figés dans un salut militaire, leurs rangées de canons alignées sur leurs bras. Au-delà, les navires faisaient la queue, attendant de pouvoir passer. Quelques palais et villas dans leur écrin de verdure se nichaient au flanc des rochers. Nous doublâmes le Phare en forme de tête de dragon articulée et nous retrouvâmes au-dessus de la pleine mer. Les navires s’espacèrent. Quant aux engins volants, je ne voyais plus qu’un dirigeable solitaire qui disparaissait derrière les cimes enneigées des Sept Pèlerins. La mer était calme. Ses vagues paresseuses avaient pris une teinte métallique sous les rayons du soleil. L’aéronef filait vers l’Est.
Au bout de quelques minutes, je réalisai qu’Iskander s’était retourné et m’observait avec une certaine sollicitude :
— Ça va mieux ?
— Oui, merci, criai-je poliment, par-dessus le bruit du moteur.
— Vous n’avez jamais pris d’engin volant ?
— Heu… non. Je n’ai pas beaucoup voyagé.
— J’aurais pensé qu’une personne aussi remuante que vous aurait adoré ce genre d’expérience !
— J’ai toute l’excitation qu’il me faut dans un périmètre restreint autour de chez moi.
Il hocha la tête.
— Votre fille a-t-elle choisi sa voie ?
— Non. Elle a le temps. Et le choix.
— C’est bien. Solon, lui, est un vrai cancre. J’espérais en faire un scientifique ou un ingénieur, mais rien à faire, il ne tient pas en place.
— Que veut-il devenir ?
— Marchand-aventurier, comme moi…
— C’est assez normal de vouloir marcher sur les traces de son père.
— Vous aimeriez que votre fille soit une sorcière, vous ?
— Hum, non. Trop dangereux.
— Vous voyez. Je sais que j’aurais dû m’en occuper plus, être avec lui. Mais j’étais au front, puis tellement affairé à gagner notre vie, à tous les deux…
Il y eut un silence.
— Mais j’en oublie mes manières, reprit-il. Voulez-vous du thé ?
— Volontiers, merci.
Il tira une bouteille thermos du coffre et en remplit deux tasses métalliques. Nous bûmes en silence.
Soudain, il pointa quelque chose à bâbord. Je me penchai prudemment par-dessus la rambarde. Sous les vagues, flottait lentement une forme blanche, immense, aussi large que mon jardin.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une raie-île.
L’animal fut suivi par un congénère à peine plus petit, puis un troisième. Nous les survolâmes pendant une dizaine de minutes, avant qu’elles n’obliquent vers la droite et plongent dans les profondeurs.
— Alors, c’est ça ?
Je récitai impulsivement :

— Un poisson grand comme un nuage
Passa entre deux orages,
Puis il plongea paresseusement,
Réapparut mille pieds devant,
Sauta devant la lune
Et puis fila comme un oiseau
Avant de disparaitre dans l’eau…

À ma grande surprise, il continua :

— Un léviathan en colère,
Poursuit un dragon des mers,
Il lève des vagues comme des maisons,
Il jette en l’air les poissons,
Les krakens plongent dans les abîmes
Les sirènes chantent le sort ultime
Pour enchaîner la bête folle…

— Et bien, je croyais être la seule femme au monde à apprécier encore la poésie des Temps Troublés, murmurai-je incrédule.
— Peut-être suis-je moi-même le dernier homme au monde à l‘apprécier, grommela-t-il les yeux soudain fixés sur ses cadrants.
Pendant les deux heures suivantes, nous voguâmes sans parler. Iskander me montra d’autres raies-îles et même un groupe de baleines qui s’ébattaient à l’horizon. J’étais partie me débarrasser d’un tellion et voilà que je me retrouvais en train d’admirer le paysage.

Au bout de quelque temps, je remarquai que la mer avait pris une teinte plus sombre. Mon pilote se tourna vers moi :
— Nous y sommes.
— À la Faille des Géants ?
— Oui.
Je sortis le demi-cercle et le tellion miniature et les jetai par-dessus bord.
— J’ai fini mon affaire. Nous pouvons rentrer.
Iskander me fixa, les yeux ronds.
— C’est tout ? C’est ça, votre rituel ?
— Oui.
— Par le cul de Drul, je n’aurais jamais cru que vous alliez faire tout ce chemin juste pour balancer un bout de métal dans la mer !
— Ce n’est pas un bout de métal ordinaire, dis-je laconiquement.
Il haussa les épaules, le visage soudain grave, le regard fixé sur les vagues.
— Si vous le dites… C’est drôle, ce n’est qu’à une demi-journée de vol de Jarta, mais je ne suis jamais repassé par ici depuis la guerre.
Je me tus, réalisant soudain ce qui allait suivre. Revenir à cet endroit lui en coûtait peut-être plus qu’il ne voulait l’admettre.
— Je me suis battu avec mon escadrille, ici, pendant la Deuxième Guerre du Détroit. Nombre de mes amis gisent au fond de cette faille. Ou ce qu’il en reste…
Il sortit une flasque de whisky du coffre, en remplit une minuscule timbale pour moi et versa une partie du contenu de la flasque par-dessus bord. Pour les morts. Ensuite il vida le reste dans son gosier. Il jeta un coup d’œil à ses quadrants et indiqua une vague direction, à tribord :
— Mon aéronef a été abattu par là-bas. J’ai dérivé pendant deux jours sur un fragment d’aile jusqu’à me retrouver entre les Crocs du Manticore… Je ne me rappelle même pas comment j’ai fait pour m’en sortir et me retrouver sur la plage. Après, il m’a fallu deux mois pour rentrer chez moi… et apprendre que ma femme était morte.
Je hochai la tête en silence. Que pouvait-on répondre à ça ?

Le vol retour se fit dans le silence. Je m’en voulais presque d’avoir entraîné le pauvre homme dans l’aventure. À la réflexion, je n’allais pas le transformer en limace.
Arrivé en vue du Quai 19, Iskander ralentit, au point d’immobiliser presque l’aéronef. C’est alors que j’aperçus un attroupement en contrebas. Une quinzaine de policiers était debout au pied de la tour d’amarrage. Parmi eux, je reconnus la face moustachue de l’Inspecteur Kwazi. Derrière les policiers, se tenaient des dizaines de marchands-aventuriers et leurs hommes d’équipage, le visage tendu. L’ambiance semblait électrique.
— La police vous en voudrait-elle, Maîtresse Amrithar ? demanda Iskander.
La question me vexa presque. Avais-je une tête de criminelle ? Certes, au Paras, j’étais toujours recherchée pour désertion et vol d’une enfant-chamane propriété de l’État, un crime puni de mort par bain d’acide. Mais à Jarta, je m’étais toujours comportée comme une citoyenne modèle, payant ses impôts et respectant ses voisins !
— Je n’ai rien fait d’illégal, répliquai-je de ma voix la plus assurée.
Mon compagnon claqua la langue.
— Ah… Alors, ça doit être pour moi. Allons voir.