Le Souper des Maléfices

 

SouperC1Fâcheux sortilèges d’un mage cuisinier…

Par Christophe Arleston

396 pages.

Prix public :
2,99 € format Kindle – ISBN 979-10-95072-00-3
17,50 € format broché – ISBN 979-10-95072-01-0

Zéphyrelle se voit confier sa première mission par le dynarque de Slarance : démasquer les trafics d’un duc-marchand qui empoisonne lentement la cité. Une dangereuse enquête qui la conduit du monde haut en couleurs des quais et des tavernes à matelots jusqu’aux plus feutrés des cabinets du pouvoir. Mais l’intervention inattendue d’un cuisinier amoureux et de son grimoire de recettes magiques va compliquer l’affaire…

Des personnages attachants, une aventure captivante et la touche d’humour propre à l’auteur de Lanfeust de Troy : Soupers et Maléfices est un roman qui se dévore avec passion.

> Quelques critiques sur Yozone, le blog livresbymarie et le webzine Les Rebelles.


Extrait (chapitre 1) :

Le pied de Zéphyrelle s’écrasa sur le visage de son adversaire. En une fraction de seconde, elle l’avait contourné et sa lame s’enfonçait dans la gorge mal protégée.

— Bravo Zéphyrelle ! Tu l’as tué !

— Le mouvement était élégant ?

— Certes ! Même s’il n’était pas indispensable de rejeter tes cheveux en arrière dans le soleil. Et tu as fait tomber ton béret. Si tu avais dû t’enfuir, cet indice serait resté derrière toi.

Zéphyrelle ramassa le couvre-chef turquoise orné d’une petite plume verte et lissa son pantalon large. Gunfron tapa dans ses vieilles mains calleuses.

— On reprend l’entraînement ! Hop hop, une deux, une deux ! Moins de cheveux qui volent, plus de mains qui frappent ! De la précision ! En position ! Il est temps de travailler sur les différents modes d’éventration. Où est ton arme ? Ne devrait-elle pas déjà se trouver dans ta main ?

Zéphyrelle tenta de récupérer son couteau avec la même grâce qu’elle l’avait planté mais la lame était profondément fichée dans le mannequin de chêne destiné à recevoir les coups des apprentis bretteurs. Irritant. Elle l’arracha d’un geste rageur et le simulacre mobile pivota sur lui-même, parfaitement huilé. La masse fixée au bras de bois écrasa son estomac et elle s’effondra, le souffle coupé. Gunfron la regardait sans sourire.

— Alors, quelle est ton erreur ?

L’air revenait lentement vers ses poumons. Elle hoqueta :

— Huurrh ! Me battre contre un bout de bois !

— Pour le moment, c’est toi qui a le derrière dans la poussière. Faut croire qu’une quintaine de chêne est plus intelligente que toi. Ta faute est d’avoir perdu ton calme et mal mesuré la puissance nécessaire pour dégager la lame. Allez, sur tes pieds, prestement, ramasse ce couteau !

Gunfron faisait preuve d’un calme et d’une patience admirables. Zéphyrelle n’était pas la plus mauvaise élève qu’il ait eu à former, loin de là. Elle était souple, agile, vive, endurante, savait attaquer et parer et ne prenait pas de risques inutiles, sauf lorsqu’elle attachait trop d’importance à l’esthétique de ses envolées. Mais le vieux guerrier lui pardonnait tout. Zéphyrelle était la fille de Magnoder, son ancien compagnon d’armes, le plus fameux combattant de son époque. Elle était plutôt jolie, si on aimait les maigrichonnes à cheveux quelconques. Elle ne possédait pas toutes les rondeurs qui faisaient rêver les princes mais son corps était fin et musclé et son sourire charmant. Sa finesse d’esprit et son humour bienveillant la rendaient attachante à quiconque la croisait. Tout l’inverse de ce qu’avait été son père, un barbare imposant à l’intellect sommaire.

Zéphyrelle était une enfant née sur le tard, fruit de l’union de Magnoder vieillissant et d’une hétaïre aussi belle qu’enthousiaste. Elle avait cinq ans à la mort de son père mais avait été élevée dans le culte du formidable guerrier. Mascotte des hommes d’armes de la cité de Slarance elle avait grandi dans le casernement, entre les jupes des cuisinières et les armures des guerriers. Elle s’était trouvée embarquée dans les chariots lors de la campagne des Guerres Préventives et avait même, du haut de ses douze ans, manié la hache. Principalement pour couper du bois mort et alimenter les feux, mais l’aventure l’avait enthousiasmée.

De retour à Slarance on l’avait durant plusieurs années formée aux fourneaux, comme il est d’usage pour une fille de sa condition. Elle se débrouillait bien mais son caractère s’accommodait mal de journées passer à éplucher, rôtir et récurer. Elle n’y voyait guère de perspectives d’avenir. Puis le présent lui-même devint préoccupant : ses charmes naissants troublaient certains jeunes soldats et des privautés n’allaient pas tarder à s’en suivre. Ne souhaitant pas embrasser la carrière de sa mère et voir trop tôt s’arrondir son ventre, elle s’était tournée vers Gunfron afin qu’il lui enseignât le métier des armes.

Le vétéran ne pouvait refuser : Magnoder lui avait sauvé la jambe droite lors du fameux combat contre l’Hogre de Bronze. Certes, par manque de temps, le héros n’avait pu épargner la gauche et elle avait fini au fond de l’estomac du monstre. Mais Gunfron était un sage : mieux valait avancer avec une béquille et une jambe de bois qu’assis dans un chariot de cul de jatte. Il était resté éternellement reconnaissant au père de Zéphyrelle de l’avoir tiré en arrière à temps.

Magnoder avait depuis succombé aux coups déloyaux des années – le temps fut le seul adversaire qu’il ne réussit jamais à vaincre – et Gunfron se plaisait à retrouver les traces de sa vaillance chez sa fille. Il reconnaissait en elle les qualités d’ardeur et de courage qui avaient fait la réputation de Magnoder, ainsi qu’un soupçon de ruse, ce dont avait toujours manqué le grand guerrier. Zéphyrelle avait choisi de perpétuer la tradition familiale et de dédier sa vie à la cité : Gunfron en était fier.

La cité libre de Slarance vivait sous l’autorité d’un dynarque, haut dignitaire élu par ses pairs, toujours issu d’une des sept familles où l’on portait le titre de duc-marchand. Enfin six, depuis la ruine et le suicide du duc de Ferluche, un homme à qui les jeux de hasard n’avaient pas rendu l’amour qu’il leur portait. Le duc Plucharmoy de Jaluse briguait ouvertement la charge de dynarque mais elle était solidement détenue par le duc Ib Morkedaï, un homme habile et avisé. Si l’on considérait l’intrigue politique comme un art, on pouvait définir Ib Morkedaï comme un génie. Le Jeu des Familles n’avait aucun secret pour lui. Il déjouait manœuvres et complots comme d’autres haussent les épaules : avec un poli sourire d’excuse. De son côté le duc Plucharmoy ne désespérait pas, il avançait ses pions avec la tranquille assurance de l’homme encore jeune qui sait que son temps viendra.

Zéphyrelle avait toujours été attentive aux stratégies politiques et sa sympathie allait vers le dynarque en place, un homme intègre et préoccupé par le bien-être du peuple. Elle avait donc choisi d’intégrer les Services Particuliers d’Ib Morkedaï. Certes au modeste niveau d’Agent Subalterne, mais elle était déjà fière de son succès. En quelques années elle pouvait espérer devenir Enquêtrice, puis Inquisitrice et avec beaucoup de chance, atteindre l’échelon d’Ambassadrice Particulière. Elle savait parfaitement que ce vocabulaire ne désignait rien d’autre que les indicateurs, les espions et les tueurs aux ordres de l’état, mais la chose lui convenait. Elle servirait la cité avec droiture et était fière d’apporter son soutien à l’homme qui assurait le bon équilibre d’une société qui, si elle n’était ni juste ni harmonieuse, avait au moins le mérite de fonctionner sans trop de casse.

Au delà de sa filiation et de son sens social développé, il fallait bien avouer qu’un autre élément, plus romanesque, avait influé sur le choix de carrière de Zéphyrelle : elle éprouvait une réelle passion pour l’art du déguisement. Elle adorait changer d’identité, de silhouette, d’âge et de statut. Elle possédait une étonnante collection de perruques, de vêtements, de voix et d’attitudes. Elle avait appris à passer, en quelques secondes, d’une vendeuse de coquillages affable à une marquise hautaine, d’un jeune érudit à un vieux mendiant. Mais elle savait que cela ne suffisait pas : il lui fallait aussi être apte à se défendre en toute situation. Voire à attaquer. Elle se contraignait donc chaque matin dès l’aube à un fastidieux exercice, métal contre bois, métal contre pierre et bientôt peut-être, métal contre métal.

Une forme floue zébra l’extrémité de son champ de vision et la douleur explosa dans sa tempe.

— Et là, tu es morte, souffla Gunfron qui venait de lui asséner un grand coup de béquille sur le côté de la tête.

— Mais ça fait mal ! Arrête !

— Ça fait encore plus mal de mourir. Si tu rêvasses durant un combat, ton adversaire aura vite fait de t’embrocher et de te découper en morceaux.

— Je réfléchissais à mon avenir. Et puis ce n’est pas comme si je me battais pour de vrai ! Ça fait des semaines que tu me fais taper sur cette quintaine pourrie, j’en ai assez de tuer du bois ! Je voudrais avoir quelqu’un qui bouge en face de moi !

— Quelqu’un avec une épée ? Une lance ?

— Oui, par exemple.

Lez vieux guerrier éclopé leva les yeux au ciel. Ah, jeunesse imperméable au doute !

— Je ne pense pas que tu sois prête. Il te ferait des trous partout et ton sang en sortirait. Tu n’aimerais pas ça. Ton père disait toujours…

Elle l’interrompit en levant les yeux au ciel.

— Marre qu’on me parle tout le temps de mon père ! Magnoder par ci, Magnoder par là… S’il était si malin, il serait encore en vie !

— Je te rappelle qu’il est mort de vieillesse.

— Ce n’est pas une raison. Il y a certainement des façons de surmonter cet obstacle, comme tous les autres !

Gunfron le sentait bien, il était temps de mettre fin à la séance du jour. Certes, la petite était attachante, mais sa volonté de sans cesse raisonner finissait par le fatiguer. Il déplia ses membres usés et se redressa sur sa béquille.

— Si tu parviens à éviter la faucheuse durant les soixante prochaines années, estime-toi heureuse, Zéphyrelle. Et si tu trouves un moyen de contourner la vieillesse et de vivre éternellement, je te serai reconnaissant de m’en informer au plus tôt. De mon point de vue, le temps presse. A demain, même heure, même endroit !

Un petit signe de la main et Zéphyrelle le vit traverser la place en direction de la taverne du Sanglier Ivre. Comme beaucoup d’anciens soldats et de gardes du palais dynarqual, il y avait ses habitudes : un petit déjeuner composé depuis quelques temps de quelques chopes de bière blonde le menait jusqu’au déjeuner, assez semblable. Après une sieste sur la terrasse et quelques apéritifs, il passait au dîner, c’est à dire à la bière brune parfois accompagnée d’un morceau de viande. Zéphyrelle eut un petit pincement au cœur en regardant s’éloigner la silhouette claudicante. Un jour Gunfron ne serait plus là pour la houspiller et il lui manquerait.

La jeune fille se mit en route pour rejoindre les thermes publics et y éliminer sueur et poussière. C’était un des meilleurs moments de la journée : elle allait se décrasser sous une douche fraîche avant de se laisser glisser dans un bassin d’eau tiède et réconfortante. Peut-être même allait-elle s’offrir le luxe d’un massage. Elle économisait quelques pièces de bronze tous les jours pour, une fois par mois, laisser des mains expertes courir sur son dos et la couvrir d’huiles parfumées.

Les thermes de Slarance étaient bâtis sur l’emplacement de trois sources aux vertus incontestables, mais comme on ne choisit pas l’endroit où jaillissent les sources et que les tuyaux de plomb coûtent cher, ils étaient loin dans la Basse-Ville. Heureusement Zéphyrelle connaissait tous les raccourcis. Elle se faufila dans un quartier de ruelles étroites, longea les lavoirs où de grosses femmes battaient le linge à l’aide de planches et traversa la place du grand marché, une mer d’étals colorés protégés du soleil par des toiles tendues. Tout autour de la grande halle, des centaines d’échoppes proposaient des marchandises venues de contrées proches ou lointaines. On y criait dans toutes sortes d’idiomes mais le cliquetis des pièces d’or, d’argent et de bronze formaient un langage universel. Slarance était le point de rendez-vous des plus grandes routes commerciales.

La cité se lovait dans l’embouchure du fleuve Placide, au carrefour des routes maritimes et terrestres. Le port, prolongé par les nombreux quartiers populaires, s’étalait sur les berges côté sud. Face à lui se tenaient quelques îlots fortifiés alors que sur les hauteurs de la rive nord, derrière de hauts murs et de vastes jardins en terrasses se dressaient les villas et les palais des riches et nobles négociants. Au sommet se détachait la citadelle du dynarque.

Un astucieux système de câbles sur lesquels se déplaçaient des cabines suspendues permettait d’aller de la haute-ville à la basse-ville. Le mécanisme mettait en jeu des contrepoids, des attelages de bœufs, de lourdes roues et quelques ingénieurs toujours inquiets. Bien sûr beaucoup d’escaliers desservaient également les palais, mais les plus nobles personnages de Slarance les estimaient généralement indignes de leur foulée. On y croisait principalement la domesticité et les livreurs au dos courbé par leurs charges. Seul le dynarque Ib Morkedaï était connu pour préférer l’exercice des mille marches aux coussins de soie des nacelles. Quelques mauvaises langues prétendaient qu’il était effrayé par le vide sous ses pieds mais les plus avisés savaient qu’il attachait avant tout de l’importance à sa forme et à sa santé. Il avait coutume de dire que chaque marche montée ou descendue était un battement de cœur ajouté à sa vie. L’opinion générale était qu’il vivrait très vieux.

Mais nul besoin pour Zéphyrelle de chercher à prolonger son existence en gravissant la falaise jusqu’au palais du dynarque aujourd’hui. Après les thermes, elle irait laisser traîner ses oreilles sous les arcades de la grand-place pour tenter d’y collecter des renseignements. Sur quoi ? Tout et rien. Le prix du lait plus haut sur le fleuve, des racontars sur les frasques d’un édile ou pourquoi pas, avec beaucoup de chance, les signes d’un complot contre l’état ou d’une invasion sanguinaire. Ses supérieurs voulaient des agents toujours à l’affût, capables de deviner eux-mêmes ce qui pouvait servir la cause de la cité et elle s’efforçait de leur donner satisfaction. Le moindre ragot pouvait avoir son importance. Et justement, pourquoi cet étrange attroupement devant les étals des potiers ?

— Poussez vous !

— Poussez pas !

La foule s’agitait, des hommes criaient. Zéphyrelle s’approcha, mue autant par la curiosité que par la conscience professionnelle. Une grappe serrée et grondante entourait le corps d’un homme mort. Terrassé brusquement, il avait entraîné plats et pots dans sa chute et reposait au milieu des fragments de terre cuite et vernie. Sa peau miroitait de reflets bleus et une écume pourpre coulait sur son visage révulsé. Nul doute qu’un poison violent lui avait été administré. Un règlement de comptes ? L’œuvre d’héritier impatient ? D’un concurrent déloyal ? Tout était possible, à Slarance.

Zéphyrelle grimaça lorsqu’un malappris tenta de se frayer un passage à grands coups de coude : elle reçut une bourrade qui lui broya les côtes. Bizarrement, l’homme ne cherchait pas, contrairement aux autres, à atteindre le corps, mais plutôt à s’en éloigner. Le temps de se retourner pour le morigéner de son manque de politesse et d’y ajouter une bonne correction et l’inconnu n’était déjà plus qu’une silhouette lointaine. Un fuyard ? Était-il pour quelque chose dans la mort du malheureux empoisonné ? Devait-elle se lancer à sa poursuite ? Bah… Trop tard pour le rattraper, il avait disparu entre les corps pressés les uns aux autres.

Trois gardes approchaient, fendant la foule avec lenteur et autorité. Ils appartenaient au corps des Vigilants, les agents citadins chargés par le dynarque de maintenir un semblant d’ordre dans la ville. À vrai dire, personne ne les appelait Vigilants : leurs bottes brunes, leurs capes vertes et leur manque d’empressement à intervenir dans les bagarres leur avait valu le surnom de plantes-en-pot.

Ces trois-là étaient des vétérans rompus à toutes les subtilités du métier. Constatant que le seul élément potentiellement perturbateur gisait raide et qu’il ne présentait pas de danger, ils s’exprimèrent avec assurance et firent reculer les curieux. Zéphyrelle fut repoussée comme les autres et elle haussa les épaules. Cette affaire ne la regardait pas. Les plantes-en-pot rendraient compte à la voie hiérarchique et un enquêteur civil serait désigné. Un Agent Subalterne des Services Particuliers n’était pas concerné. Elle signala tout de même l’individu suspect qu’elle avait vu filer, mais les plantes-en-pot n’y accordèrent guère d’attention. Zéphyrelle haussa les épaules et reprit sa route.

Elle atteignait enfin l’entrée des thermes et savourait à l’avance l’heure à venir lorsqu’elle remarqua un gamin dépenaillé qui lui faisait des signes plus ou moins discrets.

— Que veux-tu Plampin ? Pourquoi t’agites-tu comme si des vers te sortaient des fesses ?

— On te demande là-haut !

— Là-haut ?

— Oui et ça a l’air urgent, parce qu’ils ont envoyé un type avec un gilet et une perruque poudrée. Par cette chaleur, c’est que c’est grave. Il t’attend aux cabines.

Aux cabines ! L’affaire devait être d’importance, en effet. Zéphyrelle, comme la plupart des habitants de Slarance, n’avait jamais eu l’occasion d’emprunter les cabines. Certes elles n’étaient pas formellement interdites aux citoyens ordinaires, mais le prix demandé pour pouvoir les emprunter était suffisamment élevé pour garantir aux hauts personnages qu’ils ne souffriraient pas de la promiscuité plébéienne. Sans doute Margofias, l’inquisiteur à qui elle communiquait chaque jour sa récolte de renseignements, avait-il une mission intéressante à lui confier ? Ils se rencontraient d’ordinaire dans un petit bureau de la capitainerie du port où il exerçait officiellement la charge de responsable des achats, mais elle n’ignorait pas qu’il possédait un autre cabinet, au palais, où se traitaient les dossiers les plus sensibles. Les grosses affaires. Voilà, à n’en point douter on la convoquait pour une mission cruciale ! Exactement ce dont Zéphyrelle avait besoin pour révéler son talent. Peut-être qu’allait enfin se présenter la chance de sa vie !

Elle parvint au relais des cabines du port et repéra immédiatement le personnage qui l’attendait : un laquais portant la livrée de la maison privée du dynarque. Il la fit monter dans une nacelle de bois ouvragé qui s’éleva au dessus du fleuve en direction du palais, ses magnifiques rideaux de soie flottant au vent. L’espace était exigu mais tout y respirait le luxe. Zéphyrelle n’avait pas eu le temps de passer par les bains et elle ne se sentait pas très à l’aise sur les coussins brodés. Elle prenait conscience de son pantalon tâché, de ses pieds maculés de boue qui sortaient de sandales rapiécées et de sa chemise imprégnée de sueur. Une serpillère usagée eût été moins répugnante. Les narines du laquais frémirent. Etait-il gêné par son odeur ? Peut-être même se sentait-il humilié d’avoir à s’occuper d’une créature aussi misérable et poussiéreuse ? Zéphyrelle supportait peu la condescendance et elle choisit d’y répondre par une provocation. Elle se détendit, repoussa les rideaux et sortit crânement un bras à la fenêtre de la cabine, puis, offense suprême, allongea les jambes pour poser les pieds sur la banquette d’en face. Le laquais imperturbable n’eut pas un geste. Dépitée, Zéphyrelle reporta son attention sur la vue spectaculaire. Le fleuve et la cité s’étendaient sous son regard, chaque maison ressemblait à un petit jouet. Elle ne put s’empêcher de sourire :

— C’est amusant comme tout est si petit, vu d’ici ! Les gens sont juste des petits points qui bougent…

— De la haute-ville, le peuple ressemble souvent à une colonie de fourmis laborieuses et misérables.

Le laquais avait parlé sans même bouger les lèvres. Les intonations aristocratiques de ce type portaient vraiment sur les nerfs. Un peu de méchanceté gratuite le remettrait à sa place.

— Je suppose que Margofias ne vous a pas dit pourquoi il me faisait mander ? Non, bien sûr. On ne révèle rien à un vulgaire valet.

L’homme resta silencieux. Zéphyrelle reprit :

— N’êtes-vous pas un peu âgé pour que l’on vous envoie courir la ville à la recherche d’un agent subalterne ? Les exigences du service sont bien cruelles envers vous… Mais sans-doute n’êtes-vous pas très important, ni très malin, pour ne point encore être majordome. Ou alors vous avez commis une faute. Voilà, une grosse faute qui aura retardé votre carrière ! Et vous êtes au bout du compte le seul responsable de votre situation, ce qui vous rend amer et désagréable. Ah ! Comme l’âme humaine est parfois facile à comprendre !

Le dernier mot flotta dans un silence poisseux durant une éternité. Le laquais, impassible, ne quittait pas Zéphyrelle des yeux. La nacelle oscillait lentement et poursuivait sa montée dans le bruit feutré des roulements sur les câbles. Un cormoran frôla la nacelle en criaillant. L’homme laissa échapper un léger soupir et se détourna, fixant l’horizon. Enfin, il reprit la parole.

— Je me demande si je ne commets pas une erreur. Il semble que Margofias t’ait surestimée. Et si ce bon vieux Gunfron a pu t’inculquer quelques rudiments du combat, sa sagesse ne t’a manifestement pas atteinte. Est-ce donc là, la fille du grand Magnoder ? Je n’entends qu’une gamine susceptible et maladroite.

Toutes les alertes de Zéphyrelle scintillaient et rugissaient, mais trop tard. Il se passait un truc anormal. Le laquais était trop à l’aise. Il savait trop de choses. L’évidence la traversa comme la foudre. Elle avait trop parlé. Et dit trop n’importe quoi. À Ib Morkedaï. Au dynarque lui-même. Aucun doute. Ce regard perçant. Cette courbe des sourcils. Ce profil, vu si souvent sur les piécettes de bronze et d’argent. Comment ne l’avait-elle pas reconnu immédiatement ? Elle se croyait douée pour les déguisements mais le maître de la cité l’était encore plus. Sans prendre la peine de se grimer, l’homme dont les traits étaient dans la poche de chacun – excepté des plus pauvres – était resté un long moment sur le port sans se faire remarquer. Elle-même était enfermée avec lui depuis plusieurs minutes sans se douter de rien. Un maître. Le silence aurait dû la mettre sur la voie.

Elle retira ses pieds de la banquette qu’on aurait pu croire soudainement chauffée au rouge et tomba à genoux sur l’étroit plancher de la cabine.

— Seigneur Morkedaï ! Je suis navrée, je… et stupide, oui. Je me blâme pour cette conduite inconvenante.

— J’aurais préféré que ces regrets soient adressés au laquais, on aurait pu y voir plus de sincérité. Tout le monde s’excuse de n’importe quoi devant un dynarque, mais respecter un homme du peuple est une qualité qui honore celui ou celle qui la possède.

— Mais c’est parce qu’il… enfin vous… les narines, tout ça… et les fourmis misérables, j’ai cru… Oh, Monseigneur, je ferais mieux de me taire à jamais !

Zéphyrelle était morte de honte. Elle avait insulté l’homme qu’elle révérait et qu’elle avait juré de servir avec fidélité. Un tel écart était inadmissible, elle le savait et s’apprêtait à faire face avec courage aux conséquences de son inconduite. Le dynarque tira sur une cordelette et la nacelle s’arrêta, suspendue au dessus du vide, à mi-chemin entre le port et le palais.

— Tu peux te relever, Agent Subalterne. Et t’asseoir. Normalement. Je préfère que ces coussins hors de prix reçoivent tes fesses plutôt que tes chaussures.

— Oui, certainement ! Mais vous savez, je suis vraiment vraiment désolée, normalement je ne suis pas comme ça, mais là…

— Et te taire.

— Oui.

— Sans même répondre oui.

— D’accord.

Le temps était figé, une brise légère balançait délicatement les câbles et la cabine. Les rideaux se déployaient comme des étendards. Le ciel était clair, la mer calme. Au loin, des navires marchands se dirigeaient vers le port. Ib Morkedaï songeur laissa son regard embrasser la ville, puis il revint se poser sur Zéphyrelle. Mortifiée, elle gardait la tête baissée. Elle envisageait sérieusement, si le silence se prolongeait encore, de sauter par la fenêtre en hurlant.

— Je fais partie de ceux qui se soucient du sort des fourmis laborieuses, dit doucement le dynarque. Et en ce moment je suis très inquiet pour elles, Zéphyrelle. Un danger menace Slarance. Un danger terrible.

— Ah ? (note d’espoir) Oh, pardon, je me tais.

— Merci. Tu l’ignores sans doute, mais en quelques semaines mes Services Particuliers ont été décimés. Enquêteurs, inquisiteurs, ambassadeurs particuliers, presque tous mes agents ont trouvé la mort. Suicides, accidents, mauvais coups dans une bagarre, chutes d’objets lourds ou contondants, maladies, c’est un carnage. Au début on aurait pu croire à une série de coïncidences mais plus aujourd’hui. Ce matin-même, un agent dont je n’avais plus de nouvelles depuis quelques temps a été retrouvé errant sur le marché où il s’est effondré, manifestement empoisonné. Il est le vingt-septième cadavre de la liste.

Le dynarque observa une pause que Zéphyrelle n’osa pas interrompre. Lui révéler qu’elle avait vu le corps n’avait pas grand intérêt. Elle comprenait mieux la raison de cette convocation soudaine et ce rendez-vous au milieu du vide. Le dynarque avait perdu ses meilleurs agents, il était isolé, sans doute ne faisait-il plus confiance à son entourage direct. La situation devait vraiment être désespérée pour qu’il s’adressât à un agent subalterne, fusse t-elle la fille de Magnoder !

Elle ne se faisait pas d’illusions : elle était loin d’avoir l’aura de son père. Sans parler de l’ancienneté. Le grand guerrier avait servi le dynarque si longtemps ! Elle se demandait quel pouvait être son âge. Il était au pouvoir depuis une éternité et aurait dû ressembler à un vieillard, pourtant il était mince et fort, mûr mais solide, déterminé, porté par un feu intérieur et une résolution sans faille. Ib Morkedaï était une énigme. Il se murmurait parfois au comptoir des tavernes – après la troisième tournée – que de la magie était à l’œuvre.

— J’ai une mission à te confier. Je pourrais dire que tu es mon dernier espoir, mais ce serait mentir. Il y a toujours une autre solution, puis encore une autre. Mais pour le moment, disons que tu es mon meilleur espoir. Et pour tout dire mon dernier agent sur place.

— Donc votre meilleur agent.

— La logique te donne raison, malgré ton effronterie.

L’ombre d’un sourire avait fugacement effleuré les lèvres d’Ib Morkedaï : cette petite avait quelque chose de vraiment attachant.

— Je suis prête à donner ma vie pour Slarance, Monseigneur.

— C’est idiot. Je préfère que tu fasses en sorte que les types d’en face donnent la leur et nous aurons plus de chances de l’emporter.

— Ah oui, c’est bien aussi.

Quel pouvait bien être le mystérieux adversaire ? se demandait Zéphyrelle. Une horde de mages déments appuyés par des démons surgis des dimensions insondables ? Des vampyres assoiffés de sang prêts à égorger jusqu’au dernier nourrisson ? Elle s’attendait au pire. Le souhaitait, en vérité : plus l’ennemi serait terrible, plus elle prouverait sa valeur et triompherait avec panache. Mais dès les premiers mots du dynarque, elle comprit que l’enjeu était plus trivial.

— Il y a quelques mois des paysans ont attiré l’attention de mes services sur la mauvaise qualité du grain vendu à Slarance. Leurs champs dépérissaient et leurs récoltes ne trouvaient plus preneur : une noria de navires venus d’on ne sait où inonde la cité de céréales à bas prix. Des marchandises dangereuses pour la santé publique. Ce grain fait grossir de façon anormale. On en tire un pain compact et sans saveur, une bière nourrissante mais infecte. Bien des hommes ont presque cessé de s’alimenter pour ne plus consommer que de la bière.

— Oui, Gunfron lui-même a renoncé au vin et vide chope sur chope.

— Renoncé au vin. Qui est l’essence même de notre culture. Tu vois le danger, Zéphyrelle ? Slarance est au bord du gouffre. A cause de cette maudite bière et de ce pain infect, notre population succombera avant l’heure, les artères bouchées. Certes, le vin aussi contient de l’alcool, mais chacun sait qu’il ne s’agit pas du même. Le vin est un fortifiant sain et subtil.

— C’est un fait, monseigneur.

— Nous voici donc confrontés à deux problèmes. L’un concerne l’avenir de nos paysans et l’autre la santé du peuple. Mes agents ont été mobilisés sur cette affaire et ils ont tous trouvé la mort. Zéphyrelle, je te demande de réunir des éléments sur l’origine de ces céréales. N’en fais pas trop, une simple recherche préliminaire, une petite enquête discrète le temps que de nouveaux agents arrivent. J’ai fait rappeler à Slarance tous ceux opérant à l’étranger afin de reconstituer une équipe fiable. Tu dois réunir un maximum d’éléments avant leur arrivée afin qu’ils puissent intervenir rapidement en toute efficacité.

Ni vampyres, ni mages déments, pas même une petite horde de barbares qui se rassemblerait aux portes de la cité. Juste préparer le terrain pour d’autres types qui récolteraient les lauriers. Zéphyrelle était déçue. Ib Morkedaï lui posa une main sur l’épaule.

— J’ai confiance en toi. Je suis certain que ton enthousiasme, quoi-que parfois envahissant, cache un réel talent.

Le dynarque ferma soigneusement les grands rideaux et tira de nouveau sur la cordelette. La nacelle se remit en route. Zéphyrelle, encore sous le choc de ce qui ressemblait beaucoup à un compliment, restait muette.

— Lorsque nous serons en haut, je descendrai seul. Ne te montre pas avant d’avoir rejoint la basse-ville.

— Oui Monseigneur.

— Ne sous-estime pas notre adversaire. Ceux qui sont derrière tout ça n’ont pas hésité à assassiner vingt-sept fonctionnaires. Imagine une approche nouvelle et évite de te faire poignarder.

— Je vais m’y efforcer, Monseigneur.

Le naturel de Zéphyrelle reprit le dessus :

— Et moi, j’ai le droit de tuer ?

— Le moins possible, jeune fille.