Anasterry

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Les Rhéteurs

Par Isabelle Bauthian

364 pages.

Prix public :
5,99 € format Kindle – ISBN B010G9YK46
19,00 € format broché – ISBN 978-2366298192

Rien ne saurait ébranler Anasterry, la plus riche et intellectuelle baronnie de Civilisation. Rien… sauf peut-être un défi de gamins.
Quand Renaldo, fils du baron de Montès, et son meilleur ami entreprennent de trouver la faille de cette utopie pour séduire une jeune fille, ils ignorent qu’ils vont déterrer de sombres secrets…
Quels sont ces monstres découverts dans les marais ? Sont-ils liés à la tolérance d’Anasterry pour les mi-hommes qu’on opprime partout ailleurs ? Après trente ans de paix, Civilisation risque-t-elle d’être si facilement bouleversée ?
Pour réparer ses erreurs, Renaldo devra choisir entre son patriotisme, ses idéaux et ses responsabilités d’homme libre. Il apprendra surtout qu’on ne pardonne rien aux donneurs de leçons, surtout quand ils ont raison…

> Une critique à lire sur Elbakin.

 

Extrait (chapitre 1) :

Anasterry. An 17 du règne de Kolban le Roux.

1

On était censé ressentir quelque chose de fort. Il se disait, à Montès, que le premier sentiment à survenir qualifierait votre vie de guerrier. Alors, Renaldo fit un effort de concentration. Il observa le corps. C’était un garçon d’à peu près son âge. Humain. Pur, pour autant qu’on puisse en juger. Blond (de jolies mèches ondulées). Corpulence moyenne (légèrement bedonnant). Plutôt petit. Un gabarit qui, associé à une rapidité et une force inattendues, lui conférait un bref mais certain avantage sur ses adversaires. Un avantage dont il avait probablement usé pour occire bien des voyageurs fortunés. Gaucher, par-dessus le marché. Un bel emmerdeur, en supplément d’un meurtrier. À l’issue de la courte et intense altercation, Renaldo lui avait enfoncé sa dague dans le ventre. Ce n’était pas très chevaleresque, mais il lui avait fallu abandonner l’épée pour casser d’un coup de coude la mâchoire d’un autre brigand.
Le garçon était resté debout et l’avait observé avec étonnement. Son regard avait oscillé entre sa plaie et les yeux de Renaldo, qui s’était bêtement demandé s’il devait dire quelque chose. Puis, le blessé avait émis un râle douloureux, il avait glissé sur la lame et était tombé sur ses fesses sans briser le contact visuel avec son meurtrier. C’était gênant. Tous les codes de la guerre civilisée imposaient à Renaldo de l’achever, mais cette proximité l’avait ébranlé. Ce n’est que quand le gamin s’était allongé sur le dos qu’il s’était agenouillé et lui avait tranché la gorge.
Il contempla les plaies. Celle au ventre, petite et indistincte sous les vêtements souillés de sang, puis celle, béante, au cou. Le mort avait les yeux ouverts, alors il y replongea les siens.
Donne-moi quelque chose à ressentir.
C’était un gosse de la campagne. Probablement livré à lui-même, certainement pauvre, indubitablement déterminé à renverser le sort. Il était peut-être gentil et aussi brave qu’il fût permis de le qualifier compte tenu de ses choix de vie. Il aurait éventuellement changé s’il avait rencontré un mentor. Ou bien, après quelques années de brigandage fructueux, se serait établi avec une jolie fille, aurait eu des enfants, et personne n’aurait jamais su que le bon père de famille, le notable jovial et travailleur, avait un jour troué la peau des voyageurs pour financer sa boutique.
Dommage.
Mais c’était aussi le meneur enthousiaste de la petite bande qui s’était attaquée à Thélban et lui, lui qui avait tiré les lames quand Renaldo avait refusé de donner sa bourse, et lui qui avait visé pour tuer. Qu’était-il censé ressentir face à un tel cadavre ?
Deloncio s’était dit galvanisé. Et ses compagnons avaient confirmé, chantant ses louanges dans les tavernes, insistant sur sa prestance, sa fougue, l’efficacité avec laquelle le futur porteur d’emblème était venu à bout des Métis révoltés. Renaldo n’avait de toute façon aucune raison de douter de la parole de son frère : tout imprévu galvanisait Deloncio, particulièrement lorsqu’il était sanglant. Une fois, il l’avait vu marcher, littéralement, sur la figure d’un nobliau insolent après l’avoir envoyé au tapis avec une telle puissance que l’une de ses dents avait heurté le visage du sénéchal, à plusieurs mètres de là. Toute la citadelle en avait ri durant des semaines.
Leur père, sans surprise, avait été triste. L’humanité du baron n’était pas contestable, et son empathie, loin de le desservir, avait assis la révérence dont on l’entourait.
D’autres nobles de Montès avaient été respectueux, graves, fébriles ou même joyeux. Et Renaldo se prit à envier ce cousin qui, face au crâne défoncé de sa victime, avait vomi sur le cadavre, s’attirant le surnom de Jouvencelle. Un sobriquet à évoquer de préférence en son absence, car l’émotif cognait dur.

Deloncio Jago Badiare de Montès. Galvanisé.
Jago Pendro Badiare de Montès. Miséricordieux.
Renaldo Jago Badiare de Montès. Indifférent.
— Ren ?
Indifférent.
A quand même trouvé ça dommage.
— Ren, ça va ?
Renaldo détourna les yeux du corps. Thélban, après s’être assuré de la fuite du groupe, s’approchait de lui en arrangeant ses cheveux.
— Tu n’es pas décoiffé.
— Entre ce vent de fou et cette bataille ? Tu parles !
Le garçon élancé eut un geste vers une poche de sa cape sombre, à la recherche d’un miroir mais, jugeant probablement sa coquetterie déplacée, s’interrompit. Luttant contre le vent, il fit disparaître sa tignasse d’ébène dans le turban qui, d’ordinaire, protégeait sa peau claire du soleil brûlant et du sable de Montès. Par grande chaleur, il n’en sortait parfois que son nez en bec d’aigle, ce qui lui donnait l’allure d’un oiseau maniéré.
— Tu n’es pas blessé ? s’enquit-il finalement, sans abandonner l’élégance aux bourrasques.
— Non, pourquoi ?
— Tu es pâle.
Renaldo tressaillit. Avait-il évoqué avec Thélban sa honte de n’avoir pas encore tué et ses inquiétudes quant à ses propres réactions ? Malgré leur amitié profonde, ce genre de sujet n’était généralement abordé qu’après avoir vidé de nombreux verres. Mais Thélban se souvenait systématiquement de tout. Il décida de reporter la discussion :
— J’ai eu peur qu’on soit submergés. Qu’est-ce qu’il te faut pour tirer ton épée ?
— Les dagues me laissent une chance de mettre mes adversaires hors d’état de nuire sans les renvoyer à la Terre Mère.
— Ton adversaire s’est fait la malle en en emportant une.
Dans le bras, précisément. Mais cela rentabiliserait sa journée.
— Qu’il la revende et se paye un commerce honnête ! J’ai du stock.
Un seul poignard de Thélban pouvait en effet probablement acheter une petite échoppe. Renaldo grimaça un sourire en imaginant ce que son père aurait dit de la désinvolture avec laquelle son ami évoquait sa richesse.
— Et si tu tenais tant à notre sécurité, poursuivit ce dernier, tu aurais dû leur donner ta bourse. Pourquoi crois-tu que je t’ai fait planquer le reste dans tes bottes ?
— Un Badiare de Montès ne plie pas l’échine devant des brigands.
Thélban mima dans les airs la forme circulaire d’une sépulture.
— Renaldo Badiare de Montès. Héros. À ses lubies fut dévoué.
— Tombé à tout juste vingt ans, par défaut de gardes, sur le plus merveilleux et le plus parfait des lieux civilisés, rétorqua Renaldo, buté.
Thélban écarquilla les yeux.
— Tu es d’une mauvaise foi phénoménale ! Nous n’avons même pas franchi la lisière tangible !
— Elle est à moins de douze arpents, contra Renaldo, indiquant la vague ligne fortifiée à l’horizon. Nous sommes sur leur territoire et sous leur protection. Je me plaindrai à Cal d’Anasterry.
— J’ai hâte de voir ça. Dépêchons-nous si nous voulons avoir une chance de finir au cachot avant demain soir.
— Un baron ne colle pas au trou le fils d’un autre, grommela Renaldo sans conviction.
Son père avait un jour enfermé le cousin germain du baron de Landor à la suite d’une rixe de taverne qui avait coûté la vie au tenancier. Il l’y avait « oublié » quelques semaines, avant qu’une missive de la famille inquiète ne parvienne à Montès. Mais, même dans une société féodale, trucider le petit personnel était jugé plus inconvenant que critiquer la gestion de la sécurité des frontières. Surtout à Anasterry-la-tolérante, où on l’envoyait se peler les parties sous couvert d’infiltration.
« Emmène donc cette petite teigne de chimiste avec toi », avait ajouté Jago de Montès en évoquant Thélban, trop content de se débarrasser pour quelques mois de l’encombrant épicier. Le garçon ne s’était pas montré ravi de servir d’alibi dans les manigances du baron de Montès mais, diplomate, avait confié ses affaires à son bras droit, et saisi l’occasion de visiter cette terre à la réputation légendaire.

Renaldo talonna sa monture afin de la maintenir au niveau du splendide cheval anthracite de Capitale que son compagnon, contre toute logique, avait refusé de tronquer contre un solide destrier du Sud. Il devait sans arrêt refréner les élans de la bête taillée pour la vitesse, pour ne pas qu’elle se crève sur la longueur. Mais, l’unique soleil déclinant, ils devaient se dépêcher. Quelques centaines d’arpents avaient suffi pour rendre invisible le petit astre secondaire qui prolongeait, à cette saison, le crépuscule de Montès.
Approcher la lisière tangible n’améliora pas l’humeur de Renaldo. Là où les autres baronnies, et même Capitale, se contentaient d’un édifice de terre aussi symbolique que branlant, les barons d’Anasterry avaient fait élever un mur de pierre qui rivalisait avec les remparts de Montès. Les deux amis durent longer l’agressif étalage de puissance jusqu’à trouver un passage, une grande arche sans gardien, mais dont l’absence de plantes et de crasse témoignait d’un entretien régulier. Les yeux noirs de Thélban s’illuminèrent lorsqu’ils la franchirent prudemment, comme si les Quatorze plaies d’Outre-Civilisation aussi bien que les Sept Bénédictions du monde civilisé pouvaient leur tomber dessus de l’autre côté. Renaldo soupira mais décida de ne pas gâcher le plaisir de son compagnon.
Un plaisir bref, de toute façon, car rien de notable ne s’offrit à eux une fois la porte passée. Il n’y avait qu’un petit village, comme établi commodément à cet endroit, juste pour accueillir les voyageurs. Ils croisèrent quelques paysans dans des charrettes, à cheval, ou à dos de mule. Parfois, un mi-homme suivait à pied son maître. Presque tous des dilués. Seules quelques incongruités physiques permettaient de les différencier de la race pure.
— Autant pour la magie, conclut Renaldo.
Qu’avait-il espéré ? Que les citoyens d’Anasterry braveraient la loi sous leurs yeux ? À Montès, on sanctionnait régulièrement quelques infractions de la part de mi-hommes qui ne maîtrisaient pas leur art, mais s’y épuisaient par principe. Ici, on soupçonnait plutôt les universitaires, voire quelques diplomates heureux de profiter des connaissances des réfugiés qu’ils se félicitaient d’accueillir. Thélban n’y croyait pas. D’après lui, on ne trouverait de vraie magie qu’en osant s’aventurer Outre-Civilisation. Qui savait les pouvoirs cachés au sud de Montès, bien au sud des baronnies ? Devant un Renaldo mal à l’aise – son ami n’était pas supposé vanter l’intérêt de la magie – il avait montré le ciel, comme ces allumés qui prétendaient y lire l’avenir : « Regarde l’anneau ! Des astronomes ont étudié sa courbure. Ils pensent que les terres ignorées couvrent au moins deux cent mille fois la surface de Civilisation. Deux cent mille ! Imagine ce qu’on pourrait découvrir sur une telle étendue ! » Renaldo lui avait déconseillé de faire part de ce projet à son père. Ce dernier avait perdu suffisamment de camarades durant la guerre et était peu enclin à offrir son amitié à ceux qui les lui avaient ravis, juste pour acquérir le droit d’étudier les usages des terres où ils étaient tombés.
— Vous manquez de curiosité, avait déploré le jeune homme. Et vous êtes bien rancuniers pour des vainqueurs. Ces connaissances pourraient vous servir à éviter un prochain conflit.
S’était ensuivi une de leurs nombreuses disputes sur le respect des lois, l’attachement à la patrie, l’honneur familial et la morale martiale, qui avait fini comme les autres par une descente de bonnes bouteilles avec de charmantes filles conviées au débat. Quoi qu’il en fût, si Cal d’Anasterry usait de magie, au mépris de tous les tabous des baronnies, il le faisait forcément dans le secret, et avait nécessairement noué des relations avec de puissants mi-hommes.

Ils gagnèrent une auberge sobrement nommée Le Poste Frontière et s’installèrent à une table isolée. L’estaminet, étonnamment bondé, s’avéra par ailleurs semblable à tous les relais de Montès. Le confort était sommaire, la nourriture acceptable, l’ambiance amicale mais sans saveur et les serveuses girondes. L’une d’entre elles, une brunette à peine plus âgée qu’eux, se planta devant leur table et demanda avec bonhommie :
— Que puis-je vous apporter, voyageurs ?
— Deux plats du jour et une carafe de bière, répondit Renaldo. Et ce sera « mes Sieurs », Demoiselle.
Son rang n’était tout de même pas si difficile à deviner ! Même si la jeune fille n’était pas familière des broderies statutaires de Montès, il portait son anneau de noblesse à l’auriculaire. Quant à Thélban, bien qu’il ait fait un effort de sobriété afin de ne pas servir de cible aux brigands, sa mise pouvait aisément le faire passer pour un aristocrate.
— Pardon, mes Sieurs, s’excusa-t-elle. C’est la folie des arrivées et je ne sais plus où donner de la tête !
Elle disparut en cuisine avant que Renaldo n’ait pu lui reprocher cette fois sa désinvolture. Thélban lui adressa un geste d’apaisement et posa son regard sur une table d’où émanaient des gloussements. Un groupe d’adolescentes les observait en échangeant des remarques entrecoupées de petits rires. Thélban retira sa veste, exhibant sans en avoir l’air sa chemise brodée, ses nombreux bracelets et la grosse émeraude qu’il portait en pendentif, puis détourna les yeux. Avant de rencontrer son ami, Renaldo n’avait jamais pensé qu’un jeune homme puisse séduire en se faisant désirer, a fortiori s’il n’était ni noble ni exagérément beau garçon. Mais cette stratégie, qui s’avérait souvent payante avec les Dames, fit merveille auprès de ces rustres filles du peuple. Il ne fallut que quelques encouragements de ses amies pour qu’une petite blonde aux formes généreuses se lève de table et vienne se planter à leurs côtés. Elle semblait peu fortunée mais coquette, une fleur bleue à large corolle, dans ses cheveux, remplaçant élégamment perles et diadèmes.
— Vous en avez de beaux bijoux, mon Sieur, remarqua-t-elle en détaillant Thélban, avec une légère moquerie qui ne parvenait pas à dissimuler son admiration.
— Et vous n’en avez nul besoin pour attirer le regard, rétorqua l’intéressé en indiquant une chaise vide à la fille qui s’y assit immédiatement, rougissant malgré elle.
— Vous… avez aussi de la répartie, balbutia-t-elle.
— On dit qu’il en faut, à Anasterry.
— Oh, au château peut-être. Ici, on est des gens simples. Je m’appelle Sylfie.
Si Thélban ne manifesta pas de surprise apparente, Renaldo fut soufflé par la brusquerie de la dévergondée.
— Thélban, se présenta son ami. Et voici mon compagnon de voyage, Renaldo… Il apprécie particulièrement les brunettes, glissa-t-il un ton plus bas à l’oreille de Sylfie.
Une heure plus tard, dans sa chambre, Renaldo jouissait en même temps qu’une gueuse bruyante cambrée sous lui, tandis qu’une autre lui massait les omoplates de ses seins durs.
— Et moi ? se plaignit cette dernière alors qu’il se retirait doucement.
— Il me reste de la vigueur.
Il prenait toujours grand soin du plaisir de ses partenaires. Cela avait contribué à sa bonne réputation, malgré sa notable incapacité à officialiser ses fiançailles avec sa promise. Il fit basculer la jeune femme sur le dos et descendit vers sa toison brune. C’était une diluée, le fin appendice couvert de duvet qui prolongeait sa cambrure en attestait. Mais Renaldo savait mettre ses préjugés de côté. Alors qu’il goûtait sa compagne, l’autre fille se glissa vers son sexe en riant.

— La nourriture était médiocre mais le service impeccable, s’exclama Renaldo, alors qu’ils franchissaient, en compagnie de nombreux voyageurs, un modeste pont de pierre enjambant l’une des multiples rivières qui entouraient la forteresse d’Anasterry. Elles rejoignaient ensuite, pour certaines la mer lointaine, pour les autres les sinistres marais qui marquaient la frontière avec la baronnie de Landor. On distinguait confusément ces derniers, à l’horizon.
Thélban lui adressa un sourire fatigué. Sous ses yeux se déployaient de légers cernes que Renaldo ne lui avait vus arborer qu’après des soirées vraiment dépravées.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? La petite Sylfie a eu raison de toi ?
— Elle a tenu ses promesses et je commence à accuser les semaines de voyage, admit Thélban. Mais nous avons passé la majeure partie de la nuit à discuter poésie.
Renaldo pouffa.
— Je suis sérieux ! C’est une amatrice d’Ayme de Jondry. Mais je lui pardonne, car ses idées politiques compensent ses piètres goûts artistiques.
— Tu me fais marcher.
— Anasterry, très cher, déclara Thélban comme si cela expliquait tout. Il poursuivit : Elle m’a parlé d’un projet qu’elle et ses amis souhaitent soumettre au baron Cal. Ils voudraient ouvrir des annexes de l’université pour les paysans incapables de se rendre tous les jours à la forteresse. Les professeurs seraient rémunérés par les baronnets, et… Quoi ?
— Le baron Cal invite ses paysans et ses affranchis à son université ?
— Non, manifestement, le prix des conférences est indexé sur les revenus et le mérite. Mais c’est l’impôt qui paye les intervenants et… Ne fais pas cette tête ! s’exclama Thélban en riant.
Renaldo ne savait pas s’il devait rire à son tour ou s’énerver. L’intérêt admiratif de Thélban pour ce lieu qu’il n’avait jamais visité l’avait agacé durant tout leur voyage. Le garçon avait prétendu qu’il l’accompagnait avant tout pour mettre un peu de distance entre lui et Deloncio, espérant que le temps adoucirait le dernier de leurs multiples conflits. Renaldo, mal à l’aise, n’avait pas cherché à en savoir plus. Mais la fascination de Thélban était palpable. C’était une chose que de refaire le monde autour d’un verre pour impressionner les filles, de satisfaire leurs esprits autant que leurs corps, mais voir le jeune homme le plus rationnel qu’il connaissait, la personne dont tout Montès, même ses ennemis déclarés, vantait la culture et l’intelligence, et, surtout, son meilleur ami et son confident, tomber sous le charme de ces chimères, le désolait profondément. En outre, peu d’éléments, depuis leur arrivée, laissaient deviner un endroit véritablement idyllique : des charrues tirées par de lourds chevaux de trait plus que des bœufs, des mi-hommes aux physiques improbables, rescapés du grand métissage, manifestement mieux traités qu’ailleurs, des dilués se mêlant aux citoyens sans qu’on les force à arborer un signe distinctif… Il ignorait, d’ailleurs, si ce dernier point était à porter au crédit d’Anasterry, alors qu’on travaillait encore à se prémunir des invasions.
— La perfection n’existe pas, dit-il finalement.
— Je ne suis pas à la recherche de perfection, contra doucement Thélban, mais d’alternatives.
— Tu es un traître à Montès, éluda Renaldo avec une moue comique. J’espère que tu en es conscient.
— Ta compagne d’hier soir avait une queue, très cher. Je me demande ce qu’en penserait ton père.
— Il m’a envoyé ici pour enquêter sur leurs écarts aux usages. Je ne peux pas me contenter d’études théoriques.

Aux abords de la forteresse, les quelques voyageurs devinrent une véritable foule. Renaldo et Thélban durent franchir une série de ponts où de nombreuses carrioles et cavaliers se croisaient sans heurts, sous la surveillance attentive de soldats. Les goulots d’étranglement causés par ces obstacles leur donnèrent l’occasion d’admirer la file des arrivants. Il y avait essentiellement des ménestrels, ainsi que des artistes ambulants amassés dans des chariots. Certains chantaient à tue-tête, d’autres déclamaient des extraits de pièces ou de poésies de leur cru, les voix se mélangeaient jusqu’à former une litanie discordante… Quelques-uns tentaient de plaisanter avec les gardes, et les plus doués parvenaient à leur arracher des rictus amusés. Renaldo décela un grand nombre de Métis.
Une enfant aux yeux sérieux vint se planter devant leurs destriers et demanda à brûle-pourpoint :
— Vous êtes là pour le tournoi ou pour le débat ?
— De quoi ? Pardon ? balbutia Renaldo, pris au dépourvu.
— Le tournoi, donc, conclut la gamine avec un mépris bien trop affirmé pour son âge.
Thélban pouffa alors qu’elle leur tendait de petits papiers.
— Venez quand même nous voir, mes Sieurs. Il y a des séances tous les jours et c’est comme ça qu’on apprend.
Elle tourna les talons et Renaldo jeta un œil au carton qui annonçait seulement : « Fête du Sanglier – Les débats – Grand amphithéâtre – Après midi ».

Il leur fallut plus d’une heure pour passer le dernier pont et pénétrer dans une vaste lice où quelques soldats s’entraînaient sous le regard attentif des curieux. Ils constatèrent avec ennui que la majorité des voyageurs se dirigeait comme eux vers le poste fortifié qui protégeait l’entrée du château. Ils franchirent l’obstacle avec lenteur, jusqu’à une rampe qui leur permit enfin d’accéder au pont-levis. Les nouveaux arrivants envahirent les ruelles de la forteresse déjà embouteillées par des installations temporaires, scènes de théâtre ou échoppes de fortune. Une large rue droite menait à la demeure seigneuriale et ils s’y frayèrent un chemin au milieu de la foule. Renaldo ne put s’empêcher d’admirer le tracé précis des voies de communication, inhabituel dans un tel endroit. Les bâtiments encastrés dans la roche rosée lui faisaient l’effet d’habitations troglodytes tant ils se fondaient dans leur environnement. L’ensemble était d’une propreté aussi exemplaire qu’inattendue. Il renifla. La basse-cour embaumait les épices des échoppes, où s’étalaient également bibelots, bijoux et denrées. Thélban, visiblement comme chez lui dans cette atmosphère turbulente, dirigea son cheval vers l’éventaire d’un épicier dont il examina la marchandise en connaisseur, puis vers le petit étal d’une couturière entourée de tissus moirés. Renaldo, sentant poindre négociations et essayages, allait rappeler son ami à leur mission quand un valet en livrée s’approcha de lui :
— Puis-je vous renseigner, mon Sieur ?
— Oui, répondit Renaldo, surpris par l’efficacité de l’accueil dans cette apparente anarchie. Je suis Renaldo Jago Badiare de Montès. Mon père m’a mandaté auprès du baron Cal d’Anasterry.
Il tendit sa lettre d’introduction au serviteur qui héla un palefrenier avant de les inviter à le suivre.
Ils mirent pied à terre, confièrent leurs chevaux et se laissèrent guider par le valet jusqu’à un logis où se pressaient de nombreux baladins.
— Je vous prie d’attendre ici, mes Sieurs, dit l’homme en poussant une porte. Je préviens mon Sire le baron de votre arrivée.
La pièce était vaste et sobrement meublée de bancs où s’entassaient des gens aux mises et aux allures disparates. Il y avait de grands gaillards à la peau pâle et aux yeux étroits, des vagabonds échevelés, des nomades entourés de marmaille, des Métis déguisés en fées dans une triste tentative de retour aux origines, et des personnages aux maquillages outranciers dont il avait des difficultés à déterminer le genre. Tout ce monde se mélangeait et conversait en harmonie. Renaldo et Thélban s’assirent dans un coin, à l’abri du va-et-vient incessant de l’entrée. Ils attendirent qu’on veuille bien les mander, mais le temps passa sans qu’ils vissent reparaître le valet. Près de la porte, un vieillard mal peigné, engoncé dans un pourpoint ocre démodé, était installé à un bureau envahi de papiers. De temps à autre, un serviteur pénétrait dans la pièce et lui parlait à l’oreille. Le vieillard énonçait alors d’une voix chevrotante un patronyme, ou le nom d’une troupe, à la suite de quoi les intéressés quittaient la salle. Au bout de trois bons quarts d’heure, Renaldo, n’y tenant plus, se leva. Il se planta fermement devant le vieil homme, puis toussota pour attirer son attention, sans parvenir à lui faire ôter le nez de sa paperasse.
— Excusez-moi… Excusez moi, l’Homme, répéta-t-il plus haut.
Le vieillard redressa la tête.
— Mmm ? Qu’est-ce que c’est ?
— Je suis Renaldo de Montès, fils du baron Jago de Montès, commença Renaldo.
— Je suis Haldus Messianor, intendant du baron Cal d’Anasterry, répondit simplement son interlocuteur.
— Oui… Enchanté, balbutia Renaldo, pris au dépourvu. Et alors qu’Haldus Messianor rebasculait son crane vers ses papiers, il ajouta précipitamment : Je dois voir le baron Cal. Savez-vous quand il pourra nous recevoir ?
— Il vous faudra sans doute attendre un peu, mon Sieur. Mon Sire le baron Cal est très occupé par les préparatifs de la fête du Sanglier.
— Je comprends. Mais la personne qui m’envoie est le baron de Montès, et je suis certain que sa volonté prévaut sur l’organisation de festivités régionales.
— De quoi s’agit-il ? s’enquit le vieillard dans un effort visible pour masquer son désintérêt de la question.
Renaldo aurait aimé passer sa rage sur l’insolent valet, mais il ne souhaitait pas causer d’esclandre dès son arrivée. Il décomposa cependant sa réponse de manière appuyée :
— J’en parlerai directement avec le baron.
— Il vous faudra attendre un peu, répéta Haldus. Et constatant que Renaldo cherchait une réplique respectueuse tant de ses devoirs que de son honneur, il ajouta : Je vais demander qu’on rappelle votre présence à mon Sire le baron.
Renaldo retourna s’asseoir en maugréant et trouva Thélban en grande discussion avec un petit garçon. Ce dernier avait la paume posée sur le poing de son ami.
— Et ta pièce d’argent est devenue… Pouf, pouf… Une simple pièce de cuivre !
Thélban ouvrit la main et découvrit effectivement une vieille pièce orangée.
— La différence est le prix du rêve et de la magie, affirma l’enfant avec un profond sérieux.
Thélban joua le jeu :
— Très impressionnant ! Mais qu’est-ce que tu dis de ça ?
Il lança la pièce en l’air, la rattrapa, puis claqua des doigts de l’autre main et rouvrit grand sa paume, dans laquelle se trouvait maintenant une fleur bleue à large corolle. Le garçonnet fit des yeux ronds et son regard émerveillé passa plusieurs fois de la main de Thélban à son visage. Le jeune homme lui adressa un clin d’œil :
— Si tu m’apprends ton tour, je t’enseignerai le mien.
L’enfant, méfiant, eut un mouvement de recul.
— Tu pourras garder la pièce d’argent.
Il sourit alors franchement, s’assit par terre et commença ses explications. Renaldo assista avec intérêt aux démonstrations et tenta même les manipulations avec un certain succès. Puis le gamin partit étrenner son nouveau tour sur d’autres victimes et la longue attente reprit. Renaldo s’impatientait de plus belle. Ils étaient dans cette pièce depuis près de deux heures et Haldus n’avait pas appelé la moitié des gens présents dans la salle avant leur arrivée. Thélban somnolait sur son banc, quoique Renaldo le soupçonnât de simuler le sommeil pour ne pas avoir à supporter sa mauvaise humeur. N’ayant aucune occupation et personne sur qui passer ses nerfs, il retourna vers le vieil homme :
— Écoutez, dit-il avec toute la courtoisie dont il était encore capable. Mon ami et moi chevauchons depuis deux semaines et n’avons pas fait un repas digne de ce nom depuis…
— Oh ! Veuillez m’excuser mon Sieur ! J’ignorais ! Souhaitez-vous qu’un valet vous conduise à une chambre où vous pourrez vous rafraîchir ? Si vous le désirez, vous pouvez dîner, passer la nuit ici et voir mon Sire le baron Cal demain matin.
— Non ! s’exclama Renaldo avec force. Je souhaite voir votre Sire le baron Cal ce soir ! Je vous en prie, poursuivit-il un ton plus bas, presque suppliant, il ne s’agit que d’une simple formalité contractuelle… Ça ne sera pas long !
— Ce n’est pas une affaire importante alors ?
— Mais non ! Si ! Si, c’est important ! C’est un message du baron de Montès, sur la Terre Mère !
Toute sa hargne envers le fonctionnaire borné se mêlait à la fatigue accumulée au cours du voyage pour générer un profond désespoir. Jamais un valet ne l’avait traité comme ça. Jamais un noble ne l’avait traité comme ça ! Il était le futur général en chef de la plus grande armée de Civilisation et portait une missive d’un baron à un autre… Et des baladins passaient avant lui ! Il avait envie de pleurer de rage, mais le vieillard ne semblait pas ému. Il allait abandonner et retourner sagement s’asseoir quand le valet qui les avait accueillis dans la basse-cour fit son entrée.
— Le baron Cal d’Anasterry est prêt à recevoir le Sieur Renaldo de Montès, dit-il à Haldus qui se redressa et lança à la cantonade, comme il l’avait fait pour les noms précédents :
— Sieur Renaldo de Montès !
Renaldo haussa les yeux et suivit docilement le serviteur, Thélban sur ses talons.

Ils empruntèrent un couloir sans fenêtres, uniquement éclairé par deux rangées de torches. À l’extrémité, le valet leur ouvrit une porte et, le seuil franchi, un doux parfum les saisit. Ils se trouvaient dans un petit patio bien entretenu, empli de fleurs dont les couleurs et les fragrances semblaient avoir été consciemment choisies pour accueillir le visiteur. Au centre du jardinet, une fontaine à l’effigie d’une nymphe déversait l’eau de sa cruche dans une vasque entourée d’oiseaux. C’était un travail d’une grande délicatesse et les deux jeunes gens s’approchèrent pour l’admirer.
— Elle a été sculptée par un apatride, fit une voix grave et mélodieuse à l’autre bout du jardin. Il avait été chassé de nombreuses baronnies. Nous l’avons accueilli. Il eût été dommage de laisser perdre un tel talent.
L’homme à qui appartenait la voix chaleureuse était un cinquantenaire de belle prestance, assis sur un fauteuil de pierre. Quelques mèches blondes échappaient à la ficelle qui les retenait en arrière pour encadrer son visage à la barbe finement taillée. De légères rides prolongeaient les commissures de ses yeux, dont le droit était barré d’une cicatrice qui courait jusqu’à une oreille estropiée. Il tapotait sa joue de la lettre fournie par le père de Renaldo, au sceau brisé. Il était calme, souriant, et affichait son assurance après avoir avoué devant un seigneur du Sud une complaisance malvenue envers les mi-hommes. Apatrides, les avait-il nommés, comme ces activistes naïfs qu’on tolérait tout juste à Montès.
— Je suis Cal d’Anasterry, se présenta-t-il, avec un geste machinal vers l’emblème, d’or à deux roses mêlées en abîme d’un sanglier, accroché négligemment à sa tunique, une tenue confortable mais admirablement coupée.
Renaldo s’inclina. En se relevant, il croisa les yeux du baron et remarqua que le droit restait figé dans son orbite. Il s’efforça de ne pas fixer l’infirmité.
— Renaldo de Montès, mon Sire. Et voici Thélban Acremont, mon ami et compagnon de voyage, déclara-t-il alors que l’intéressé se fendait d’une révérence.
Le baron tiqua, mais reporta son attention sur Renaldo.
— J’ai bien connu votre père, mon garçon, et brièvement votre frère aîné lorsqu’il était enfant. Comment vont-ils ? On m’a dit que Deloncio était devenu un jeune homme courageux, quoique impétueux .
— Vous trouverez toujours des jaloux pour qualifier d’impétuosité la bravoure qui sied aux hommes de notre condition, mon Sire. Et Deloncio est un modèle en ce domaine. Il sera un grand baron.
— C’est une certitude. S’est-il remis des blessures qu’il avait récoltées l’année dernière ?
— Il… remarche, articula Renaldo. Et il ajouta, sur la défensive : Mais les voleurs qu’il poursuivait lorsqu’il a fait cette mauvaise chute ont achevé leur aventure aux gibets de Montès !
Pourquoi défendait-il son frère avec tant de véhémence ? Deloncio avait mis plusieurs personnes en danger pour rien, ce jour-là, y compris Renaldo lui-même, et les voleurs en question n’avaient été capturés que des mois plus tard, par hasard, alors que le jeune homme luttait encore contre d’atroces douleurs aux jambes. Thélban avait, à cette occasion, beaucoup plaisanté sur les devoirs chevaleresques, au point qu’ils avaient presque réussi à se disputer pour la première fois.
— Je ne doute pas que ce résultat valait un tel sacrifice, commenta le baron d’une voix apparemment dépourvue d’ironie. Et que devient Jago ?
— Toujours aimé et respecté par ses gens, mon Sire. Il m’a chargé de vous transmettre ses amitiés et de renouveler avec vous le contrat sur le bois de construction que votre aïeul avait passé avec lui. Je souhaiterais d’ailleurs en rediscuter quelques paragraphes, si vous le permettez.
— Oui… Oui, certainement. Je vois de quoi vous parlez. Il serait juste de baisser légèrement le prix de la parcelle. Je crois que votre père avait également soulevé un problème relatif au transport… Vous débattrez de cela avec mon beau-fils. Je me suis déchargé sur lui d’une partie des formalités commerciales. Quelles sont les autres raisons de votre séjour ?
Renaldo sursauta presque. Il n’était pas inhabituel qu’un baron envoie sa progéniture prendre la température chez ses homologues. De là à espionner… Cal d’Anasterry ne s’en prendrait pas frontalement à lui mais, si son gouvernement pratiquait la magie et que le baron devinait que c’était la raison pour laquelle Jago se méfiait de lui, l’enquête risquait de tourner court. Et le baron de Montès, tout débonnaire qu’il pouvait s’avérer, exigeait de ses émissaires des résultats. Renaldo tenta de se composer un masque d’innocence et articula :
— Les autres, mon Sire ?
— Jago de Montès m’envoie chaque année un messager pour me présenter ses bons vœux et renégocier quelques contrats. [Il brandit la lettre :] Sa prose est, comme toujours, sibylline, mais je ne vois que deux raisons pour lesquelles il aurait mis son propre fils sur les routes en cette saison : une invasion imminente d’Outre-Civilisation, ou une punition. S’il s’agit de la première, je devrai envisager des mesures disciplinaires à l’encontre de mes services de renseignements. Mais la présence à vos côtés de votre ami et son sourire me suggèrent que le chef de mes espions n’a pas grand-chose à craindre.
Renaldo se mordit les joues pour ne pas soupirer de soulagement et réfléchit, en panique, à la meilleure manière de reprendre cette balle au bond. Il entendit Thélban rire doucement et vit avec consolation le baron l’interroger du regard.
— Il faut que jeunesse se passe, déclara le garçon avec un sourire carnassier.
— Et aux dépens de qui avez-vous passé la vôtre ?
— Une… servante de la Terre Mère, répondit Thélban après une hésitation parfaitement orchestrée. Nous voulions nous assurer de la profondeur de sa foi.
Renaldo avait beau avoir plus d’une fois été témoin des talents d’improvisation de son ami, il ne put s’empêcher d’admirer sa finesse. L’anecdote de la nonne défroquée était réelle. S’il prenait à Cal l’envie de la vérifier, des dizaines de courtisans pourraient raconter comment ses jeux dissolus lui avaient valu une humiliation publique, lors d’une séance de doléance spécialement accordée à la famille de son amante. Cal d’Anasterry sourit avec indulgence.
— Acremont… dit-il finalement Voici donc à quoi ressemble le fameux héritier de la puissante Guilde des Épiciers. Depuis combien de temps ce nom n’était-il plus passé de père en fils ?
— Cent soixante-treize ans, mon Sire, d’après les archives, répondit sobrement Thélban.
— Vous devez être redoutable, pour que votre père vous ait jugé digne de lui succéder.
— Je ne lui arrive pas à la cheville, affirma le jeune homme d’un ton qui prétendait le contraire.
— Je pense en effet qu’il vous reste quelques notions à assimiler. Mais, lorsque vous aurez acquis la maturité qu’il vous manque, vous serez sans doute un chef très honorable.
Renaldo toussota, espérant ramener l’attention à lui. Le baron n’insista pas :
— Quoi qu’il en soit, vous êtes tous deux les bienvenus à la fête du Sanglier. C’est une bonne période pour profiter des charmes de notre baronnie. Je vous ai d’ores et déjà fait préparer une chambre.
Avant qu’ils n’aient pu protester, une forme couverte de boue fit irruption dans le jardin et déclara sans préambule d’une voix étonnamment aiguë :
— Mon parrain, vous êtes là ! Je sais de quoi j’ai l’air et, avant que vous ne me posiez la question, oui, mes hommes sont dans le même état. Mais je n’ai pas… Oh ! Pardon ! fit l’apparition, s’apercevant de la présence des deux garçons. Je pensais que vous étiez seul.
Elle esquissa un salut boueux, et Renaldo constata qu’il s’agissait d’une jeune fille. Malgré sa familiarité avec le baron, elle portait l’uniforme vert des gardes, du moins crut-il le distinguer sous l’épaisse couche de crasse qui le maculait. Ses cheveux bruns étaient approximativement maintenus en arrière par une queue de cheval à l’alignement douteux et ses dents blanches et ses yeux dorés tranchaient au milieu de toute cette saleté.
— Je suis rarement seul en cette période de l’année, Constance. Jeunes gens, je vous présente Constance d’Eminor. Constance, voici Renaldo de Montès et Thélban Acremont.
— De bien illustres noms, remarqua la nouvelle arrivée. Je suis enchantée, mes Sieurs.
— Des soucis avec les Scandry, Constance ? s’enquit alors le baron avec un sourire moqueur, tandis que Renaldo et Thélban s’inclinaient légèrement.
La jeune fille ne se laissa pas déstabiliser. Elle sourit à son tour :
— J’ai avancé, mon parrain.
— C’est tout à fait visible.
— Je lui ai proposé…
Elle jeta un regard interrogateur vers Renaldo et Thélban, mais le baron lui fit signe de poursuivre.
— Je lui ai proposé un emprunt à un taux de remboursement très généreux. Mais cet âne a pris ça pour de la charité. J’ai tenté de le raisonner, nous avancions, mais son fils aîné est rentré des champs et vous le connaissez. Mes hommes se sont interposés et…
En guise de conclusion, elle ouvrit les bras sur son uniforme souillé. Le baron haussa un sourcil.
— Cela m’ennuie autant que toi de faire usage des armes envers un homme compétent dans le seul but de sanctionner sa bêtise, mais je ne peux tolérer de tels écarts de comportement, déplora-t-il avant de secouer la tête et d’anticiper une réplique de la jeune fille : Nous en rediscuterons. Demain, tu prendras ton service le soir.
— Mon parrain ?
Cal désigna Renaldo et Thélban.
— Ces garçons vont rester quelque temps parmi nous. Fais-leur visiter les alentours, explique-leur nos coutumes… Je compte sur toi pour leur trouver des occupations attrayantes et instructives.
— Bien, fit simplement Constance, sans laisser deviner si cette charge était pour elle un plaisir ou une corvée.
— Cela vous convient-il, mes Sieurs ? demanda le baron.
Renaldo acquiesça.
— Dans ce cas, Constance va vous conduire à vos appartements. Et… Renaldo… ajouta-t-il alors que les trois jeunes gens s’apprêtaient à quitter le jardin.
— Oui, mon Sire.
— Oubliez les formules. Vous finirez par m’appeler Cal. Autant commencer dès aujourd’hui.

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